
Full screen
Notre siècle est celui de l’image.
Le passage vers le 21e siècle est marqué par l’avènement du tout numérique et de la popularisation très large d’Internet. Ce développement a permis une évolution considérable de notre société et a largement bouleversé nos modes de vie. Cette révolution technologique à travers la multiplication des réseaux communautaires, de discussions ou même de « Second Life » promeut un monde virtuel qui pour certains est en train se substituer au monde réel, physique et sensoriel. Mais cette évolution est aussi à l’origine d’un partage de l’information, de données et de savoirs sans précédent et qui n’a pas de limites. Son corollaire est l’augmentation constante du pouvoir de la communication et de l’image.
Combien de personnes photographient la Tour Eiffel sans y monter ? Combien de gens n’ont pour seule confrontation corps-objet la simple vue depuis le Trocadéro ?
Il suffit de regarder dans l’ensemble des boutiques souvenirs, de constater la somme incalculable de cartes postales, casquette ou T-shirt où la Tour Eiffel se voit reproduite. Elle s’impose comme le symbole de Paris et de la France même.
Nous nous nourrissons de cette tendance et l’extrapolons. Nous allons directement à l’essentiel et décidons de ne garder que le côté symbolique si fort et si puissant. Si finalement, pour un si grand nombre, elle n’est qu’image, rendons la image. Le seul pouvoir d’icône se substitue alors à toute matérialité et supplante le monument lui-même.
Par conséquent, nous imposons le démantèlement des pierres, verre et poutres métalliques. Dans un pur souci d’économie, nous pouvons envisager de le vendre en pièces détachées, et quand on peut voir qu’un escalier originel trouve un acquéreur à 180 000 €, le bénéfice direct induit semble énorme. Sur le site désormais vierge, nous érigeons le support de l’image : un écran. Comme dernière mémoire d’un passé révolu, nous conservons les proportions de la Tour et construisons une lame verticale de 124,9 x 324 m. Cette structure est une nappe réticulée en métal, un gigantesque échafaudage optimisé et standardisé qui supporte un équipement hight-tech constituée d’un nuage de LED dont l’ensemble forme l’écran. Nous l’orientons vers le Trocadéro, l’axe privilégié, et y faisons apparaître l’image de la Tour Eiffel. « Full screen » est né et le monument entre un deuxième âge où, à travers sa représentation, sa vie virtuelle supplante sa réalité physique et architecturale.
La démarche ne peut se limiter à un objet unique. Nous nous insérons dans une logique de partage et de globalisation et imposons le dispositif à l’ensemble des symboles construits mondiaux. Nous imaginons une société où le monument n’est plus physiquement, car il n’a plus besoin d’être, il se dématérialise au profit de son pouvoir symbolique. Compressé sous quelques pixels dans un fichier informatique, il peut voyager infiniment àtravers le monde. Le patrimoine mondial est à son tour « rastérisé » et entre dans une ère où la socialisation de la culture ouvre de nouveaux champs. Nous nous interrogeons sur la notion même de patrimoine national et préférons parler de patrimoine commun et mondial. L’assemblage de toutes les icônes constitue une monumentale animation, un film d’une vie qui transmet le savoir. Les monuments s’interchangent et se confrontent à de situations inattendues, que l’on imagine cocasse. Ce film marque l’apogée de la globalisation culturelle déjà en cours et est diffusé à travers le globe. Un différé de quelques minutes permet au réseau de « Full screen » d’offrir le plus grand programme video-culturel et donne une « Second Life » au monument. Comment ne pas imaginer l’émotion que peut procurer la vue de la Tour Eiffel à la place la Statue de la Liberté, et dès lors, chaque icône du monde peut à son tour accueillir le voyageur sur les rives de l’Hudson.
Alors qu’aujourd’hui des manifestations culturelles s’organisent à l’échelle de l’Europe, nous réfléchissons à l’échelle mondiale. À travers l’échange de symboles, de multiples manifestations voient le jour. Une semaine culturelle française célèbre l’apparition de la Tour Eiffel dans la baie de Sydney. Parallèlement, « l’english week » débute sur le parvis du Trocadéro où Big Ben s’illumine sur « Full screen ». La semaine suivante, le Taj Mahal sera à l’honneur et Big Ben continuera son voyage. Nous célébrons cette interactivité, plaçant sur chaque « monument-écran » des webcams qui diffusent les ambiances en direct sur les sites originels. « Full screen » ne se contente pas de transmettre un savoir, elle crée un pont entre sociétés
Née d’une société d’échange et de consommation, notre proposition ne peut pas échapper à une logique commerciale. Le film de la culture est sponsorisé par les plus grandes marques capitalistes, le réseau « Full screen » offre les écrans et une couverture de diffusion les plus larges. Chaque séquence d’un monument bénéficie de son lot de mécène. « Full screen » se diversifie aussi, et diffuse évènements mondiaux culturels comme une exposition universelle, sportifs comme les Jeux Olympiques voire même les actualités. « Full screen » devient alors le support de communication universel.
« Full screen » est aussi prétexte à un renouvellement permanent du marché du souvenir. Les symboles se confrontent à de nouveaux contextes, leurs intemporalités se jaugent au rythme des monuments qui s’enchaînent. Des séries inédites de cartes postales et de porte-clés seront mis en vente. Nous présentons quelques exemples de ce que peut créer notre proposition. Les situations les plus surprenantes débouchent sur de nouvelles ambiguïtés. Les notions de propriétés et d’appartenances à un monument sont évacuées au profit du bien commun, les nouvelles confrontations géographiques déroutent les habitants ainsi que les touristes. Ces scènes deviennent alors de véritables objets de collections.
Le commerce du souvenir est vecteur de monument. Il contribue à son érection au rang d’icône. La série de cartes postales présentées interroge sur ce qu’est ou doit être le monument du 21e. L’exploit technique, aller plus haut, porter plus loin sont des objectifs qui ont toujours existé et qui existeront toujours. Mais nous ne considérons pas que ces performances soient caractéristiques fondamentales de notre temps. Nous proposons ici le monument de notre époque qui ne sera ni constitué de béton à haute performance, ni de polymères inertes, mais d’images.














